Après de nombreuses années et séjours en brousse, on effectue évidemment des rencontres de gens qui sortent de l'ordinaire.
Dans le village de Nafadji, à 40 km de Bamako, où je vais souvent depuis près de 20 ans, j'ai un jour rencontré un homme jeune, malien, médecin de brousse, médecin diplômé évidemment. Son point d'attache était le centre de santé de Djoliba ( à 9 km du village de Nafadji ), la ville où est né le célèbre chanteur malien Salif KEITA, son père étant né à Nafadji. De là, il supervisait une zone géographique d'environ 30 à 40 000 habitants, seul médecin à bord, avec une tentaine de matronnes, quelques infirmiers et une bonne vingtaine d'aides soignants, tous répartis dans les 35 villages et 50 hameaux ou plus. Dans ce dédalle de villages, il ne se dépaçait qu'avec sa moto, bien caché sous son casque intégral.
ce jour-là, il était présent à Nafadji, car la matronne, Fatim, femme remarquable et matronne rarissime, très propre, sérieuse, même si elle est très mal rémunérée ( environ 40 Euros par mois ..!.. une honte ..), l'avait appelé au secours pour un accouchement qui se présentait mal et qui la dépassait : la jeune patiente avait déjà subi 5 fausses couches ... pas facile à gérer avec rien ...
Venant saluer le toubib dont j'avais remarqué la moto dans la cour, et Fatim qui était depuis longtemps une amie, je fus vite convaincu de préparer mon 4x4 pour emmener la patiente sur Bamako en urgence .. au cas où ... Mais le toubib venait de faire une piqüre à la jeune femme ... nous pouvions donc encore attendre un peu avant de décider ... Finalement, ce fut encore une fausse couche ...
En attendant, le toubib et moi nous sommes assis pour bavarder, laissant Fatim auprès de la patiente.
Le docteur CISSE, au prénom de Mourlaye, me raconta un peu sa vie de médecin de brousse .. sa gestion du centre de santé, dont il avait trouvé les caisses vides en arrivant et qui étaient à 3 000 000 F-CFA ( 4500 € ), ... ou bien les querelles entre chefs de village : " as-tu fait des vaccinations dans le village xyz .. si oui, alors tu ne les feras pas ici " ... ou bien lorsqu'il fut appelé en pleine nuit par une matronne d'un autre village pour assister une femme en détresse, il fonçait sur sa moto ...mais fut arrêté par de jeunes bandits prèts à le tuer pour lui voler sa moto ( et la revendre ) ... etc .. etc .. Son casque enlevé, ils reconnurent le médecin, le saluèrent respectueusement ( Maourlaye avait une réputation exceptionnelle ), et le laissèrent repartir vers son urgence ..
Ainsi, j'eus à connaitre Mourlaye, sa compétence, son dévouement total à ses malades, pour 150 euros par mois ... dont il bouffait tout en le distribuant autour de lui .. Je l'ai revu très régulièrement, et sommes devenus des amis.
Puis un jour, environ 1 ou 2 ans plus tard, Mourlaye me dit :
- " Jacquy .. j'arrète .. je suis fatigué .. je suis en brousse depuis des années, c'est épuisant ... et je ne peux pas être utile comme je voudrais ... mais je suis encore jeune .. je veux reprendre des études ..oui, je vais le faire .. j'ai trouvé une formation à Abidjan, pour devenir médecin spécialiste en imagerie médicale .. Hors mis Bamako, on n'a rien au Mali sur ce sujet .. j'ai de l'avenir, ou bien.?.. qu'en penses-tu ..? "
Ma réponse fut claire et instantanée, comme si je parlais à mon fils :
- "Vas- y Mourlaye .. fonce à Abidjan .. ce sera magnifique pour toi et pour le Mali .. vraiment .. vas-y ..!.."...
Peu de temps après, je le revis à Bamako, avant qu'il ne parte pour Abidjan. Je lui remis 250 000 F-CFA, soit environ 350 Euros, au nom de l'association Tapama .. c'était bien peu en rapport de son budget prévisionnel .. cela l'aiderait à payer quelques livres, ou son accompte de loyer, ou ce qu'il voudrait en arrivant à Abidjan ... je lui faisais une totale confiance ...
Chaque année, je l'ai revu de passage à Bamako, lors de ses 3 années d'études. Mourlaye bossait beaucoup pour arriver à sa qualification d'expert en imagerie médicale. Sans jamais rien demander. Il a vécu tout ça à Abidjan, en Côte d'Ivoire, au miieu de cette guerre stupide entre clans, conflit qui dure depuis plusieurs années, et qui punit beaucoup le Mali -- pays particulièrement enclavé -- puisque 75 % de ses importations passent par le port d'Abidjan ... pas facile, ni matériellement, ni moralement .. il faut du courage .. Mourlaye en a eu : j'en suis témoin .. sans aucune hésitation ..
Août 2011 : je suis actuellement en France, et Mourlaye vient de me téléphoner :
- " Jacquy .. j'ai fini mes études .. mais je ne peux pas avoir de diplôme, parce qu'en Côte d'Ivoire, c'est le bordel .. les événements avec Gbagbo, les élections et la guerre qui a suivi, cela fait comme une année blanche .. pourtant on a travaillé .. alors on n'a pas encore nos diplômes ... mais surtout, je cherche des fournisseurs de bons matériels pour créer un cabinet d'imagerie à Kati ( 100 000 habitants, à 25 km de Bamako), en commençant avec l'échographie car il n'y en a pas du tout à Kati, et les femmes doivent aller à Bamako .. en réalité, elles n'y vont pas, c'est trop cher, donc on découvre les problèmes à la naissance ... et puis je voudrais effectuer un stage dans un hopital français équipé d'un service d'imagerie médicale moderne, juste pour quelques mois ... le foutoir de la Côte d'Ivoire nous a supprimé notre stage ... si tu peux m'aider ... "
- " OK Mourlaye, on va te chercher ça ... promis .. "
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Merci d'avance ...
Signé : Jacquy PRUDOR