Lorsque je suis arrivé en 1991 au Mali pour une mission à Energie Du Mali, compagnie nationale d’électricité et d’eau ( équivalent de EDF ), pour un projet financé par la Banque Mondiale, l’entreprise m’a offert un statut privilégié, en me logeant dans la cité au bord du Niger, cité d’une douzaine de maisons toutes réservées à ses cadres supérieurs. J’ai donc visité la maison, et l’on m’a présenté l’homme de la maison : Fantamadi SOUARE, mon homme à tout faire, en un mot « mon boy ». Ce genre de relation ne me semble pas très humaniste ; mais c'est ainsi, je dois y souscrire, car un blanc sans personnel de maison est destiné aux pires difficultés, sous prétexte qu’il peut bien salarier une ou deux personnes : cela fera au moins 1 ou 2 familles qui ne seront plus dans le besoin ..
Va pour Fantamadi, surtout qu’il a l’air très gentil, et que les renseignements que l’on m’en donne sont des plus rassurants. Alors soyons clairs : 20 ans plus tard, en 2011, il est toujours mon ange gardien. Il s'est marié à Myama, une jeune femme de son village, imposée par sa maman mais personne ne regrette rien, bien au contraire . ils sont parents de 3 adorables enfants : Sakalé, fille de 8 ans; M'fa, un garçon qui a 4 ans, et Tigida, une fille de 1 an; et j’héberge toute cette petite famille, avec un vrai bonheur, comme si cela me faisait 3 enfants de plus ..
Mais revenons à 1991, où Fantamadi n'allait pas tarder à devenir un ami.
Fantamadi avait 4 frères : Sadio, Kéba, Founéké (excellent joueur de dames), et leur aîné Hausman qui jouait son rôle de chef de famille. Founéké décida de retourner vivre au village : restait donc les 4 garçons SOUARE qu’on peut nommer les 4 Dalton .. !... Chacun était employé dans une famille du quartier. Mais très vite, le point de rassemblement deviendra la maison de Fantamadi, donc la mienne. Je me mis à lui enseigner le français qu’il baragouinait, et lui appris l’alphabet. Je me rendis vite compte que Fantamadi avait toutes les qualités : travailleur, propre, honnête, esprit d’initiative, courtois, sachant tout faire .. sauf la cuisine ( j’embauchais donc un cuisinier, Paul ... haaa.. Paul, lui aussi adorable, et également toujours un ami 20 ans après).
Nous vivions ainsi tous les deux, Fantamadi et moi ( Paul rentrait chez lui chaque jour, avec sa famille), chacun disposait de son logement puisque ma maison comportait un logement de personnel de maison. Il nous est évidemment arrivé beaucoup d’aventures ; je l’ai même sorti de prison suite à une plainte pour viol, complètement imaginaire, d’un vieil homme qui voulait me soutirer de l’argent … cela fera l’objet d’un chapitre dans un prochain livre … Et je crois pouvoir affirmer que je m’occupais assez bien de mon ange gardien, je veillais à ce qu’il ne manque de rien. Nous avons voyagé ensemble, au pays dogon notamment. Chaque vendredi soir, tout était prèt pour que je puisse partir en brousse pour le week-end. Je lui promis un jour de nous rendre dans son village, certes un peu éloigné de Bamako, environ 450 km.
Ce que j’ignorais, c’est qu’il racontait toutes les belles choses que nous vivions à sa famille au village. Ces gens me connaissaient donc tel un membre de la famille, car aucun des Dalton ne dit jamais un mot de mal sur moi, mais je ne le saurai que bien longtemps après … en 2009 .. lorsqu’enfin, je me décidais à me rendre, avec Fantamadi bien sûr, dans leur village de Massonkolon.
Nous partions pour 4 jours, avec le protocole habituel : vivres et boissons pour 5 ou 6 jours.
Mais Fantamadi avait bien préparé son coup : je fus accueilli comme le frère, rien de moins, qui revenait enfin dans son village après des années d’exil. Phénomène fréquent dans la région. En effet, c’est de cette région, dite des Sarakollés, que partent en France 80 % des maliens qui y travaillent, car réputés -- à juste titre -- tous excellents travailleurs …
On m’attribua une jolie case, bien propre, la jeune épouse d'un frère de fantamadi me servant de cuisinière, lingère, etc .. je n’eus nul besoin de ma nourriture ( excepté mon petit déjeuner un peu trop occidental), car je compris très vite que serait une insulte de na pas savourer la très bonne nourriture qu'on me préparait selon mon choix et goût ( et celui de Fantamadi qui gérait tout, comme d'habitude) .... je fus tel un prince chez lui ..
Le lendemain de mon arrivée, donc après les salutations rituelles de tous les groupements du village ( le chef et son conseil, les femmes, l'imam, les jeunes, etc ..), je reçus une délégation spéciale qui s’installa devant ma case, dans une sorte de protocole auquel je n'étais pas coutumier, mais que Fantamadi supervisait d’un œil avisé. Au bout d’un moment, lorsque tout fut en place, le chef de village prit la parole, aussitôt traduite par l’imam qui parlait un assez bon français et que Fantamadi avait placé à ma gauche immédiate :
- « .. Zaki .. ici, à Massonkolon, tu es chez toi … Depuis 20 ans, tu es notre grand frère … tout le village connaît toi, depuis touzours pour les plus jeunes … touzours ici on parle Zaki, mais jamais on le voit … maintenant tu es là … on a décidé que toi, à Massonkolon, tu es SOUARE .. comme nous tous .. nous sommes tous SOUARE, et toi, maintenant, tu es Salim SOUARE, c’est ton nom ici, c’est le conseil de village qui a décidé, et l’imam a dit que c’est possible … donc, officiellement, tu es Salim SOUARE. Voilà … c'est comme ça : Salim, bienvenue à Massonkolon … merci …"
Passons sur la suite de la cérémonie qui ne faisait que commencer, et qui se poursuivra de différentes façons. Comme j’étais souffrant ( j’avais le dos bloqué par une crise de sciatique à cause de leurs chaises lamentables ..), chacun savait que j’étais à ma case. Au cours de la journée, on envoya au moins 10 ou 15 fois, soit une jeune femme, soit un enfant, soit un vieux, soit une vieille dame, chacun me saluant avec la formule « Salim.. i ni tié » à laquelle je répondais par la formule adéquate, mais surtout, je levais bien ma tête en direction de mon interlocuteur dès que le mot « Salim » était prononcé .. donc tout leur convenait .. car ce prénom Salim, était celui du fondateur du village, enterré à quelques kilomètres, faisant l’objet d’un tombeau particulier sur lequel des milliers de gens venaient prier chaque année car protecteur de je ne sais quelle vertu.
Dès lors, dès ces instants, il n’y eut plus un seul "Zaki" de prononcé : c’était bien préparé .. bravo .. !.. félicitations mes frères .. !.. bien organisé, bien exécuté ..
Soit, OK pour Salim(*) … mais signalons néanmoins que si l’on m’a déjà attribué un nom et prénom ethnique dans chaque village où je suis passé, jamais il ne s’agira comme à Massonkolon, d’une décision du conseil de village, sur proposition du chef de village, validée religieusement par l’imam …
Mais le lendemain, Salim était guéri, le Dafalgan Codéïné avait fait son œuvre .. et je pris alors vélo et tout ce qui me tombait sous la main pour me rendre au bord du fleuve, dans les hameaux, etc … je visitais tous les endroits particuliers du village, le plus souvent à pied, avec un bâton de mache évidemment, comme en baie du Mont Saint Michel depuis quelques décénies ... marchant parfois trop vite pour mes accompagnateurs dont certains ne purent suivre …
Le village est très pauvre : pas une seule case en ciment avec tôles … pas un seul poste de télévision sur batterie .. un seul téléphone portable … l’école coranique est pitoyable .. rien en ce qui concerne la santé …
Massonkolon possède 3 puits : l’un est tari dès janvier, le second n’a pas de bonne eau (l’analyse dit qu’elle est bonne seulement pour les animaux ..), le troisième fournit de l’eau salée .. Reste l’eau du fleuve, à presque 1 kilomètre … ce qui épuise les femmes … femmes qui nous préparèrent une fête d’enfer le 2ème jour … « quel pestacle.. !.. » aurait- dit David, un gamin qui ne l’est plus, auquel je pense à l’instant …
Nous voilà à Massonkolon, et le travail ne manque pas …
Nous enverrons rapidement un pousse-pousse, adressé à l’association des femmes ; cela les aidera à transporter les bidons d’eau, les bassines de linge, de vaisselle, .. qu’elles emmènent et ramènent au fleuve .. fleuve qui est très large et dangereux depuis que le barrage hydraulique de Mannantali, en amont, est en service : le niveau d’eau n’est pas stable, et les berges souvent écroulées, donc dangereuses pour les femmes … surtout en saison des pluies, ça glisse, et des jambes se brisent …
N’oublions pas les maladies causées par l’eau du fleuve, notamment la bilharziose qui fait des dégâts innombrables .. ce matin encore, un vieux est décédé au hameau voisin à cause de cela ..
Je n’oublie pas non plus que l’endroit où l’eau de ruissellement en saison des pluies se jette dans le fleuve est un endroit que l’on pourrait aménager assez facilement : très étroit, et de bonne hauteur ; si on le bouche et régule par une vanne, on doit inonder quelques hectares qui pourraient bien être cultivés pour un surplus de riz, ou autre céréale …
J’oubliais : en 1992, j’avais un ami à Nafadji, Djoma, l’aide soignant .. homme remarquable … il a été expulsé de son propre village ( cela fera l’objet d’un chapitre d’un prochain livre ) .. en 1998 je crois .. il repris ses études, et devenu infirmier diplômé … il a été nommé à Bafoulabé, c’est le village de rattachement de Massonkolon pour les problèmes de santé. Je l’ai évidemment informé de ma venue ; alors il m’a rejoint avec sa moto, on a bien bavardé, c’est toujours un très bon ami … désormais, il connaît mieux Massonkolon, l’un des 30 ou 40 villages qui sont dans sa circonscription ..
Le séjour tire à sa fin. Il nous faut partir. Et là, je dois dire que je suis surpris : que s’est-il passé .. ? qu’ai-je fait .. ? qu’ai-je dit .. ? je ne le sais pas .. vraiment .. je ne sais pas .. mais s’il m’est arrivé de quitter parfois un village avec une petite larme, là, c’est le contraire, je me sens très bien, heureux, sachant que je reviendrai à Massonkolon, et ce sont les villageois qui sont émus .. certains pleurent … jamais vu ça .. !.. même Fantamadi pleure … je ne sais toujours pas expliquer cette scène …
J’oubliais : dans le 4x4, il doit y avoir 2 ou 3 gros capitaines qu’ils sont allés pêcher en pleine nuit .. 6 ou 7 poules vivantes (chaque famille ou presque a voulu en offrir une .. nous les laisserons un moment dans la cour de la maison de Bamako, dont le coq qui viendra perturber lamentablement une interview de RFI par téléphone ..!...) .. 2 lièvres .. etc..etc ..
Salim : a toi de jouer maintenant .. ! reviens vite dans ton village … !.. le travail t’attend .. !..
Salim SOUARE
(*) cette appellation de Salim SOUARE est encore un signe du destin, et de son dieu Kayros : quelques jours avant de venir à Massonkolon, je rencontre par hasard une jeune femme, prénommée Fatou .. Au retour, les choses évolueront très vite, au point que notre mariage est programmé .. Avec tout le protocole traditionnel : griots, valises, mosquée, ... Mais il y a un gros souci : je ne suis pas musulman, je suis même athée, ou agnostic, selon les jours ... mariage difficile, sinon impossible ... mes amis savent tout ça : je sens bien qu'ils sont génés .. mais tout devient possible dès que je parle de Salim SOUARE ... "ha bon, tu es Salim SOUARE ..? .. comment ça ... explique-toi .." Fantamadi doit témoigner .. tous les soucis disparaissent .. "
.. et l'on ne me nommera plus que Salim dans la famille de Fatou .. il fallait donc que j'aille à Massonkolon, ne serait-ce pour recevoir cette nouvelle identité ... et ensuite me marier .. alors que le séjour à Massonkolon n'avait rien à voir avec la rencontre de Fatou .. pourtant, il fallait que l'un précède l'autre ... et ainsi fut fait ... curieux hasard ..!.. curieux Kayros ..!..