En 1993, pendant sa mission à EDM, JP(*) obtient une autorisation pour quelques jours de congé au Mali. Il veut se rendre au pays Dogon, dont on lui a tant parlé, et sur lequel il a déjà un peu lu. Ce fameux pays découvert par un français au début du 20ème siècle, Marcel GRIAULE, le grand ethnologue qui a tant écrit et travaillé sur les dogons, qui a bénéficié d’une cérémonie funèbre factice (avec un mannequin ressemblant à GRIAULE), lorsque les dogons ont appris son décès; le seul blanc a bénéficier jamais de ce statut .. A chacun sa façon de rendre hommage : les américains déposent chaque année, le jour anniversaire de son décès, un drapeau américain neuf, sur la tombe du Général La Lafayette ..
Et puis GRIAULE a eu des émules : Jean ROUCH, le fameux cinéaste ethnologue, seul cinéaste à filmer les grandes fêtes du Sigi, ces cérémonies qui ont lieu chaque 60 ans ( à chaque passage de la comète de Halley ), cérémonies qui durent 7 années, 7 mois, et 7 jours … et aussi Geneviève CALAME-GRIAULE, la fille aînée de Marcel GRIAULE, et Germaine DIETERLEN, et bien d’autres, …
Avec le Pajéro-Mitsubishi de Alain, alias Albert ( voir Historique du village Sébénikoro), accompagné de son fils Cyril, de son boy Fantamadi qui le suit comme son ombre, JP part pour le pays dogon. Mais pas question de faire la "balade à touristes" : aller à Sangha, descendre la côte sur Banani, et remonter sur Sangha … Non.
JP veut traverser le pays dogon en entier … de bas en haut ... partir du bas, à Bankass, et remonter jusqu’à Sangha en suivant tous les villages au pied des falaises de Bandiagara. Passer par Kani-Konbolé, Endé, Nombori, Tirelli, les villages de Banani, remonter vers Arou, et revenir à Sangha. En quittant le pays dogon, il visite Songho .. site exceptionnel …
Le voyage de JP est exceptionnel … il rencontre même un Hogon … homme, demi-dieu .. sorte d’enterré-vivant jusqu’à sa mort …qui ne parle à personne … choisi parmi les grands sages pour servir d’intermédiaire entre Dieu et la terre … avec une vie d’ascète .. servi par une jeune fille vierge …
JP fait escale à Nombori. Car l’heure l’oblige à prévoir son campement. Il s’installe. Visite le village. JP est touché par Nombori. L’accueil est différent. On ne lui saute pas dessus pour quémander « … donne l’argent ... !.. », entend-t-il trop souvent.
Une autre image frappe JP : l’école possède 3 classes seulement, le sol est en terre, et les enfants sont assis par terre … JP n’avait pas encore vu ça .. bien ce soit très fréquent au Mali. Pas de table, ni de banc .. pas d’argent .. alors les cahiers sont sur les genoux …
Encore une chose qui le choque : les enfants n'ont pas de livre … donc le maître passe son temps à écrire sur le tableau des pages de texte ( d’histoire, de géographie, de sciences, ou de français), et les enfants consacrent donc beaucoup de temps pour le recopier .. donc pas de temps pour l’analyse, pour la réflexion … on n’apprend pas à réfléchir aux enfants …
Ce n’est qu’en 2010 que JP entendra cette réflexion sortir de la bouche d’un de ses amis, le grand architecte italien Fabrizio CAROLA, spécialiste des constructions en terre : « Jacquy .. tu sais .. pour innover, il faut savoir réfléchir .. et le système scolaire malien n’apprend pas aux enfants à réfléchir … tu sais pourquoi . ?.. à l’école, ils passent leur temps à recopier, jamais à discuter » …
JP est choqué. Mais les gens sont adorables. Ils donnent .. cadeau .. n'importe quoi ... même les enfants lui offrent une statuette ... JP veut payer, mais non .. c'est cmme ça .. pourquoi ..? pourquoi lui ..? c'est ainsi .. JP sympathise avec les enseignants qui confirment ses impressions .. JP laisse un peu d’argent pour l’école .. et promet de revenir … un jour … pour aider Nombori …
Parole ridicule .. on ne revient pas comme ça au pays dogon .. c’est très loin de Bamako ... et Nombori est enfoncé au beau milieu de la falaise .. personne ne vient ici .. la route est défoncée, même quand on vient de Bandiagara, les cailloux sont horribles .. mais les paysages exceptionnels … le village e st situé au pied de la falaise .. donc pas de télévision correcte .. et plus tard, télécommunications très difficiles ...
A peine revenu à Bamako, quelques semaines plus tard, JP s’en va faire une course en ville. Il fait très chaud, et s’arrête à la terrasse d’un bistrot consommer une boisson fraîche. Deux personnes un peu âgées sont assises à la table à côté. Deux européens. Un homme et une femme. JP est figé. Il connaît ces gens, mais il est incapable de savoir de qui il s’agit … le leur demander serait inconvenant .. il est convaincu que sont des gens célèbres .. si, il est sûr de lui : ce sont des gens connus, surtout l’homme : il a vu plusieurs fois cette silhouette, son visage .. mais où .. ? pourquoi .. ? comment .. ? à la télé peut-être .. ? .. c’est ça .. à la télé, c’est sûr .. mais où .. JP observe le couple sans trop se faire remarquer .. mais oui !.. mais c’est bien sûr .. !.. c’est Jean ROUCH .. ? lui-même .. c’est ça .. !.. alors la dame c’est qui . ?. mais c’est Germaine DIETERLEN .. !.. ils ne se quittent jamais ces deux là … surtout quand il s’agit du Mali, et du pays dogon .. ce sont les derniers ( avec Geneviève CALAME-GRIAULE), de la grande époque de marcel GRIAULE .. JP n’en peut plus, et va à leur rencontre …
C’était bien Jean Rouch et Germaine Diéterlen .. Ils ont bavardé un long moment .. de Monsieur Poulet .. des fêtes du Sigi .. du pays dogon ... mais JP était pressé à cause de son travail, et ses 2 interlocuteurs rentraient en France le jour même .. c’est le destin … JP n’a même pas songé à leur demander un autographe, ni faire une photo .. tant pis ..
C’est un signe : JP doit faire quelque chose au pays dogon .. promis .. juré …
En 2004, de retour de Djichini avec son ami Salihou TOURE, JP revient au pays dogon, pour le montrer à son ami TOURE qui ne l’a jamais visité … Il repasse par Nombori. Tout a changé; les enseignants ont tous été mutés .. mais JP tient sa promesse, il est revenu, et reviendra encore ... En remontant la côté de Sangha, qui n’a jamais que 4 ou 5 lacets, Salihou ferme les yeux … Fantamadi aussi ... ils ont peur de tomber dans le ravin .. JP éclate de rire, mais il est content : il est revenu à Nombori .. !..
JP reviendra régulièrement désormais à Nombori, son village dogon.
En 2006, les enseignants ont changé. Un musée dogon est sorti de terre ...
L’ancien directeur de l’école a été muté à Tirelli .. qu’importe .. JP aura ainsi des amis dans plusieurs villages dogons …
JP aide une enseignante stagiaire à passer son concours d'entrée à l'Institut de Formation des Maitres, et devenir titulaire. Marie échoue.. mais elle acouche peu après d'une petite fille qu'elle baptisera Jacquie juste avant d'épouser le papa, son cousin GUINDO, de Nombori également ... hé oui, au pays dogon, une femme peut décider seule du prénom de son enfant ... et ce sont les hommes qui travaillent aux champs ..
Mais, si en plus du destin, JP y a son homonyme .. comment ne pas revenir à Nombori ..!..
Nota :
1 - Après l’an 2000, Jean Rouch réalisera un reportage au pays dogon, au cours duquel il sollicitait les dogons afin de rendre un hommage particulier à Germaine Diéterlen, récemment décédée. Reportage diffusé à la télévision française. Il obtiendra gain de cause, mais mourra peu après, dans un accident d’automobile, sur les routes du Niger …
2 – Une amie et adhérente de l'association Tapama, Dominique MAS, a fait en sorte que François CALAME-GRIAULE, fils de Geneviève CALAME-GRIAULE, donc petit fils de Marcel GRIAULE, devienne adhérent de notre association Tapama .. François est lui-même sur les pas du grand maître Marcel, ... Tapama en est très fière ...
... le destin est curieux, et le monde est petit …