En 1992, JP(*) prend l’habitude de ne plus passer ses week-end en compagnie des blancs expatriés qu’il considère davantage comme des colonialistes plutôt que des humanistes. Il décide de bouger autrement, et se dit notamment :
- « aujourd’hui .. je fais 123 km .. sur la route de Ségou .. je prends la première à droite .. et vais jusqu’au premier village .. vive le hasard et son dieu grec Kayros qui gère le destin …»
Cette approche des choses parvient aux oreilles d’un autre blanc, Alain, qui la pratique déjà depuis les 15 années qu’il vit en Afrique, dont 3 au Mali. C’était le seul blanc qui n’était pas venu au pot d’arrivée de JP, « parce que d’après moi, tu devais être un blanc comme tous les autres ici.. alors pourquoi veux-tu que j’aille à ton pot .. ? ça ne me concernait pas .. » lui avouera-t-il plus tard ..
Dès lors, les 2 compères sont inséparables. Ils répondront aux doux noms de Albert et Albert. Ne cherchez pas : ainsi décida Alain le Corse .. vrai Corse de chez Corsica … N’oublions pas Michèle, l’épouse suisse d’ Alain le Corse, alias Albert; elle est parfois au Mali pour quelques mois, parfois en Europe.
- « Albert, alors on fait quoi .. ? j’irais bien à Sébénikoro .. ? OK .. c’est parti … »
A Sébénikoro, Albert I connaît 2 ou 3 familles, dont celle de Mariam, où il loge et se nourrit. L’autre famille est celle du seul chasseur du coin. Or Albert est un chasseur de phacochères et de tout ce qui porte plume … Il faut le voir se positionner pour envoyer 3 perdrix d’un seul coup de fusil .. ! étonnant .. !.. Albert II n’est qu’un piètre chasseur d’images, et se contentera de filmer, parfois de jouer de la guitare, cela amuse beaucoup les villageois …
Mariam est Peule, avec les scarifications classiques de son ethnie … le noir autour des lèvres. Elle est mariée, avec 8 enfants ; mais elle en a eu 10 ou 12, on ne sait plus très bien. Les absents sont décédés. La santé chez les enfants est très fragile : nourriture, hygiène, mauvaise eau, etc .. tout est là pour quitter ce monde avant l’heure … Son mari vient d’épouser une très jeune et jolie femme. On ne sait pas si c’est pour « paraître » .. c’est souvent le cas, car un homme riche n’est riche que s’il a plusieurs femmes .. mais il n'y a pas de gens riches à Sébénikoro; de plus, connaissant un peu Mariam, il se peut aussi qu’elle soit saturée des grossesses, et lui ai dit de voir ailleurs. Mariam aura pourtant un dernier enfant, un petite fille, qui naitra fin 1993. Date à partir de laquelle JP, alias Albert II, retournera en France : mission achevée au Mali. Quant à Albert I, il ne viendra plus guère non plus après cette date, bien que présent encore un peu au Mali.
En 2003, JP, jeune retraité, décide de revenir au Mali. Il contacte Albert chez lui en Corse, quitte pour une fois sa baie du Mont Saint Michel, pour rendre visite à Alain et Michèle.
- « ... j’ai envie d’une retraite utile .. je vis seul .. je veux retourner au Mali .. tu viens .. ? »
Albert a changé. Il a vécu des moments personnels difficiles. Il restera désormais en Corse. Il ne reste donc plus qu’un seul Albert. Qui partira donc seul.
Mais revenons à 1992.
Un jour qu’Albert est à la chasse, Albert II suit Mariam en brousse. Elle s’en est allée chercher du bois, à plus d’un kilomètre. Sa charrette est archi-pleine et son bourricot avance difficilement … en plus, Mariam en a mis 30 kg sur sa propre tête …
Au retour, elle doit préparer le repas. Avant tout, elle doit s’approvisionner en eau. Elle va au marigot. Albert la suit, et pète les plombs …

- « .. Mariam .. tu prends l’eau ici . ?. mais elle est pourrie .. c’est dégueulasse .. !.. »
Mariam comprend mal le français … Elle prend l’eau, et nous rentrons.
Albert s’impatiente du retour de son ami chasseur. Il arrive.
- ".. vient voir ici .. tu feras la sieste plus tard .. ils marchent 100 m .. regarde .. tu vois ça .. ? Mariam prend son eau de consommation là-dedans .. !.. siiiii … Il leur faut un puits … maintenant. »
Albert et Albert prennent le 4x4 Mitsubishi, leur fameux Pajéro qu en verra d'autres, vont au village voisin chercher le puisatier. Il regarde autour, va voir le puits de la ferme à côté .. revient chez Mariam ..
-« .. puisatier .. alors .. tu dis quoi .. ?
- o bè sè ka kè [ c’est possible ]
- OK .. c’est combien .. ?.. 60 000 F-CFA ..? a cagni [ c’est bon ] … Albert, t’en penses quoi .. ? pareil que toi ..
- OK, puisatier, d’ici samedi prochain, tu commences à creuser .. Nous on revient avec le matériel. Albert, donne-lui une avance … »
Le chasseur donne l’argent.

Les villageois nous encerclent ; ils sont ravis .. c’est une grande nouvelle … avec un puits, on sédentarise une famille .. on peut donc envoyer les enfants à l’école … un puits, c’est un trésor sans égal ..
On retourne au village voisin, pour ramener le puisatier.
Le samedi suivant, nous revenons avec le potelet et sa poulie. Le puits peut commencer.
La semaine suivante, à Bamako, Albert et Albert ont préparé les blocs de ciment constituant le socle. Mais Albert II, alias JP, est malade ; Albert I reviendra seul fixer l’ensemble, avec son épouse Michèle.
Ainsi naitra le puits de Sébénikoro. Il fixera en effet les villageois qui restaient des peuls itinérants. Ils vont désormais se fixer autour du puits.
En réalité, ils se sont bien fixés autour du puits, mais aucun enfant ne fut scolarisé : l'école la plus proche est à 7 km ...

Ainsi sommes-nous venus à Sébénikoro. Ainsi est née plus tard l'association Tapama, qui sera classée ONG par les autorités maliennes.
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En 2003, Albert II est donc seul de retour au Mali. Il cherche partout la route de Sébénikoro. Le terrain a changé, il n‘a plus ses repères. Il ne la trouve pas. Il est pressé, il est accompagné d'amis qui veulent rentrer sur Bamako avant la nuit, et la route de Ségou est très mauvaise à cause des camions mal éclairés et d es chauufards qui sont très fatigués et veulent dormir à Bamako. Pas assez de temps. Tant pis. Il reviendra. Oui, mais quand .. ?
Il finira par retrouver cette route en 2006. Il rencontre un vieil homme, à vélo. Il lui demande si Sébénikoro est loin. Le vieux a entendu parler, mais il ne connaît pas. Il connaît Farako, et il sait que c’est de ce côté ..
- Et Farako, c’est loin .. ?, demande Albert …
- Environ 5 km, lui répond le vieil homme.
Mais Albert n’est pas un toubab sorti de l’avion ; il a son vécu, et sait que ce n’est pas comme ça que l’on procède … les africains de brousse n’ont pas l’habitude de mesurer les distances ; ils n’ont pas de voiture, ni même de moto avec un compteur kilométrique qui leur donne les distances exactes. Il ne faut donc pas demander la distance entre deux points ; vous obtiendrez une réponse avec 200 % d’erreur. Par contre, si vous demandez combien de temps ce vieil homme met, à vélo, pour parcourir la distance entre tel point précis et un autre aussi précis, il va vous donner le temps qu’il met exactement, avec 5 % d’erreur. Transformez cela en km, en sachant qu’il parcourt environ 20 km à l’heure, et c’est gagné. C’est très important parfois pour décider si vous campez sur place ou si vous roulez jusqu’à votre destinantion, en étant certain d’y parvenir avant la nuit ..
- Cè koroba [ « mon ami vieillard », formule très appréciée des anciens qui se sentent ainsi très respectés ].. avec ton vélo, tu mets combien de temps pour aller à Farako depuis Tingolé .. ?
- Je mets 2 heures.
- Cè koroba .. i ni tié .. K’an b’u fo, .. [ mon ami vieillard, merci beaucoup, et meilleures salutations chez toi ]On arrive à Farako comme prévu.
Il faut alors chercher un guide pour les pistes qui mènent à Sébénikoro. Albert demande à un passant qui lui répond :
-« Sébénikoro .. c’est par là-bas .. mais c’est le marché .. et les gens de Sébénikoro sont certainement dans leur coin, là où ils s’installent pour vendre leurs marchandises".
Nous y allons . Personne. On rentre dans la boutique voisine, un tailleur. Mon guide questionne. Il palabre. JP sourit en regardant ce qui se passe dans la boutique. Dans un coin sombre, une femme discute avec une autre. Elle se retourne, voit JP, et met sa main sur la bouche, puis articule péniblement :
- « Albert … guitari … »
- Oui, c’est ça .. avec ma guitare .. Mariam a bè [ mariam est là ].. ?
La femme sort de la boutique, sa main sur la bouche, et nous emmène rapidement dans un coin du marché. Elle nous demande d’attendre. Trente minutes plus tard, on voit Mariam arriver … toujours aussi menue, petite et maigre … quelle surprise .. !.. que d’émotion .. !..

Nous partons pour Sébénikoro. En arrivant dans la cour non close, une jeune fille part en courant se réfugier dans une case.
- « C’est ma fille, dit Mariam, la dernière, née juste après ton départ, elle a 13 ans. Elle n’a jamais vu de blanc, elle a peur. Les blancs, jamais ils viennent ici ... c’est trop loin .. ? »
Nous restons 24 heures. Que du bonheur .. !.. ils n’ont rien, c’est la TGP : très grande pauvreté .. sauf que .. j’oubliais .. la petite protégée d’Albert I .. Albert II ne la voit pas .. cette très belle jeune fille qu’Albert habillait, aimait comme sa fille, lui faisait préparer son repas pour lui apprendre 2 ou 3 choses … ainsi que Michèle lorsqu’elle venait .. Elle est partie ..décédée .. une rapide description laisse penser à une crise de palu foudroyante … paix à ton âme .. salut Alain et Michèle : une pensée pour vous deux, bien loin en Corse .
- « .. Mariam .. on va partir .. mais on reviendra .. promis .. tu voudrais quoi .. ? .. un potager plus grand .. OK . on fait ça, et on te l’amène … quand on peut .. »
Ce sera 2 ans plus tard.
Cette fois, nous venons avec le 4x4 de Tapama. Tout est dedans : poteaux en ciment pour les 4 coins, en fer pour le reste, et du beau grillage, avec tendeurs, tout-tout-tout … Nous y passerons 5 jours pour tout faire.
Pendant notre séjour, la dernière fille de Mariam s'est plaint de maux de ventre et de fièvre. Albert lui a donné du Spasfon, et quelques comprimés d’Ibuprofène. Le mal de tête et la fièvre ont beaucoup diminué. Mais le problème persiste.
En quittant Sébénikoro, Albert préfère emmener Mariam et sa fille à Farako, au dispensaire. Mariam est d'accord.
Un médecin l'a observée sérieusement, puis a pris Albert à part pour lui dire :
- "..cette jeune fille est atteinte d'une crise aigüe de paludisme … et elle est enceinte d’environ 2 mois ... ça va coûter cher en traitement .. je vais la garder ici hospitalisée pendant une semaine "...
Albert a dû annoncer la nouvelle à Mariam, puis à sa fille qui a nié farouchement avoir fait quoique ce soit ... "quand-même, je sais bien .. c'était pour essayer qu'il m'a dit .. et ça a duré 2 minutes seulement ..!.. c'est pas possible .. la toubib elle dit n'importe quoi ..!.."
Nous restons un moment avec Mariam qui accuse le coup.
Albert règle l'addition, et négocie les modalités de traitement, mais la toubib est formelle sur chaque point, et refuse que la jeune fille travaille. La situation est sérieuse : repos obligatoire.
Jusqu'à ce que nous remontions dans notre 4x4 pour rentrer sur Bamako, Mariam ne saura prononcer qu'une seule phrase :
- " mais comment elle a fait ça ..?... mais comment elle a fait ça ..?.. "
Albert lui dit qu'il ne sait pas, mais l'assure que : ..."c'est surement Dieu qui a voulu ça ..!.. " ...
Cela semble rassurer Mariam ...
Tapama retournera bientôt à Sébénikoro.
(*) JP = Jacquy PRUDOR